JEAN-MICHEL ALBEROLA : "La seule chose que je fais, c'est établir des connexions"

Jean-Michel Alberola, qui se refuse habituellement aux interviews, accepte la rencontre avec ENTRE. Seulement attention, ne pas croire qu’il va pour autant nous donner toutes les clés pour décrypter son œuvre. Malgré l’aspect énigmatique de cette dernière, il répète qu’il n’y a pas de messages précis à y chercher. C’est un jeu à deux, entre l’œuvre et celui qui la perçoit. Et c’est un tout qui prend sens dans les relations véhiculées d’une pièce à une autre. Une œuvre puzzle, rhizomique. Il nous intrigue. On veut comprendre. On insiste donc et il accepte de semer quelques cailloux qui pourraient dessiner des pistes ou plutôt servir à en ouvrir de nouvelles… en nous.

ENTRE : Vous dites que vous aimez « regarder vraiment », par exemple une place, dans une ville et les gens qui y passent. Mais qu’est-ce que regarder vraiment ?

Jean-Michel Alberola : C’est regarder vraiment. Peut-être que nous ne savons pas le faire, sans doute par manque de temps…

ENTRE : C’est s’intéresser aux détails, aux ensembles, aux flux… ?

JMA : Regarder tout : les lointains, les proches, les circulations. La fluidité générale…

ENTRE : Pour regarder avec acuité, il faut avoir la conscience claire, est-ce que regarder alors ce ne serait pas penser ?

JMA : C’est surtout penser large… comme une extension de la vision latérale.

ENTRE : Penser, c’est aussi manipuler des idées, des idées qui peuvent venir de très loin, d’après vous. Est-ce que, quand vous dites ça, vous faites référence aux archétypes, à l’inconscient collectif…

JMA : Tout ça, c’est ensemble. L’inconscient collectif, le conscient collectif, c’est identique. Il s’agit uniquement de formulations. Disons que les conscients collectifs formulent l’inconscient collectif et inversement. Ce sont des archétypes flottants. La pensée chinoise est la même que la pensée occidentale et la pensée bantoue est la même que la pensée chinoise… on se retrouve face aux mêmes problèmes à gérer. Des problèmes de position, d’entendement avec les autres mais aussi de gestion du temps, de gestion du jour et de la nuit, de rapport au ciel, à la terre. La même pensée pour tout le monde. Certains arrivent à mieux le formuler que d’autres. La différence ne vient que de la forme que prend chaque pensée, puisque chaque pensée vient du même lointain et qu’elle n’est pas comme un champignon qui apparaît au pied d’un arbre. 

ENTRE : C’est une sorte d’héritage historique ?

JMA : Non, plutôt une continuité temporelle en deçà des événements de l’histoire.  Le premier homme, la première femme préhistorique décident de dire tout ça. C’est la pensée de la technique, la pensée de groupe, sociale, la pensée magique, la pensée de l’art, etc. Ces formes changent tout le temps, mais les questions sont les mêmes. Aujourd’hui avec Internet, les rapports entre les individus changent, mais ils disent toujours la même chose. De toute façon, si ça avait changé on vivrait dans une saine et régulière anarchie. Ce qui n’est pas le cas puisque les Etats et les pouvoirs perdurent. 

ENTRE : Le fond reste inchangé, ce qui vous intéresse, c’est la substance des choses ?

JMA : Oui, on peut dire ça, puisqu’il n’y a, au fond, pas de progrès. Malgré tout, la forme des sociétés change. Il faut juste savoir ce que l’on garde de l’ancien et ce que l’on jette du nouveau. Ou encore, ce que l’on refuse du nouveau. C’est un va-et-vient, il n’y a pas de coupure. Je viens après tout le monde. Je ne fais absolument rien de nouveau. Le seul truc que je fais, c’est établir d’autres connexions, par exemple entre la littérature,  les mathématiques, la peinture, l’astrophysique, etc. Les artistes sont simplement des individus qui font des connexions. Quelqu’un peut prendre Malevitch et faire une connexion avec Fernand Léger, Vélasquez et Einstein ou Eisenstein. Le cerveau fonctionne comme ça, plus vous faites des connexions, plus vous êtes juste, c’est tout.

ENTRE : On retrouve ces connexions figurées dans vos toiles…

JMA : Si on ne parle que des peintures, tous les éléments sont reliés entre eux. C’est l’image de mon cerveau, c’est le cerveau de n’importe qui. A un moment donné, à Paris, en France, je matérialise « ça ». Mais en même temps ce n’est pas grand-chose, c’est ce que tout le monde possède, mais dont peu ont la conscience claire. On peut dire que la télévision, qu’une partie d’Internet, sont l’ennemi de la conscience claire. Mais en même temps, c’est un bien comme une contradiction nécessaire. Tout est comme ça, tout, tout. Il y a tout ce qui va autour des peintures, c’est-à-dire les néons, les sculptures, les films, ce que j’écris, les dessins sur les tickets de métro. Tout ça, ce sont des éléments de la connexion. Je fais des morceaux, que je relie entre eux à un moment donné. De toute façon, je vois le monde comme un rhizome généralisé depuis la fin de l’adolescence. Il n’y a rien de séparé, mais les sociétés séparent.

ENTRE : Finalement, vous transposez des sortes d’ellipses, très éloignées du cheminement intérieur qui vous a mené jusque-là. Est-ce que vous attendez de celui qui regarde qu’il retrace ce cheminement pour essayer de capturer le message ?

JMA : Je n’envoie pas de messages. Je dis seulement quelque chose à un moment donné et toujours des généralités. 

ENTRE : Vous le dites pour bousculer, pour provoquer quelque chose.

JMA : Si ça bouscule, c’est que ça marche, si ça ne bouscule pas… ça marchera plus tard ou je n’en sais rien. Je dis la phrase, c’est tout. Après je m’en fiche.

ENTRE : Cependant la phrase renvoie à …

JMA : … Elle renvoie à un système qui a permis cette phrase. C’est comme si je ramassais, fabriquais des cailloux. Les phrases, ce sont des cailloux. C’est comme le Petit Poucet. Les cailloux, ce n’est pas un message, c’est un chemin qui est possible. C’est chacun son truc, j’ai fait mon boulot. Le reste, c’est votre problème.

ENTRE : Vous suggérez quelque chose ?

JMA : Je ne fais que des détails, je ne fais que ça. Je compte simplement sur l’addition des détails.

ENTRE : Pour produire une narration ?

JMA : Non, pour produire un monde. Un monde qui est le mien, celui que je perçois mais qui ressemble au monde qui est devant les yeux. C’est une équivalence. Après c’est à vous. Ce qui m’intéresse, c’est la littéralité. Je suis toujours très concret. On pense que je suis complètement allumé ou je ne sais pas quoi, mais en fait je pars de ce qui est.

ENTRE : Toutefois, dans le jeu des mots qui rencontrent les formes il y a quelque chose qui se crée de l’ordre de l’intuition et qui donc nous échappe quelque part.

JMA : Qui fait le jeu ?

ENTRE : Les deux. (L’artiste et le regardeur)

JMA : Oui. Les deux.

ENTRE : Cette figuration de connexions, de correspondances symboliques, fondée sur un jeu d’association entre les idées et les images renvoie au processus du rêve.

JMA : Ce n’est pas le rêve. Ou alors je rêve tout le temps, c’est un rêve éveillé, mais le rêve éveillé, c’est la forme que prend la pensée lorsqu’elle flotte, d’un espace à un autre. Peut-être que lorsque je suis en train de vous parler, vous êtes en train de penser à quelque chose d’autre, mais j’en sais rien. La pensée, c’est exactement comme la fumée de cigarette. Pourquoi sépare-t-on le rêve du réel ? C’est pareil, tout ça ! Il n’existe pas d’être humain qui, quand il fait une chose, y soit à 100 %. Il y a tout le temps des pensées adjacentes qui viennent. Ces pensées adjacentes induisent certaines connexions, sentimentales, affectives, politiques, sociales… La pensée humaine est très riche, la pensée d’un boulanger par exemple peut être très vaste. Mais parce que nous sommes dans un monde qui est très intellectualisé, on pense que ça n’a pas lieu. L’espace du rêve, c’est simplement une autre forme que prend la réalité à l’intérieur de nos nuits. C’est une autre forme, mais c’est déjà là. Quand vous rêvez à quelque chose, vous n’avez qu’à penser à ce qui vous est arrivé la veille.

ENTRE : C’est un prolongement…

JMA : C’est une autre fois, on redit la chose dans une autre forme.

ENTRE : Un peu comme ce que vous faites lorsque vous construisez vos mondes.

JMA : Je construis des parties, des détails. Et puis, à un moment donné, pour une expo, je dis « tiens, ça, ça va avec ça et ça et ça ». Comme des constellations. Vous regardez huit étoiles et vous dites que c’est la constellation du Sagittaire. Mais c’est écrit nulle part. C’est quand même gonflé. C’est le Sagittaire, on le dit, mais ce n’est pas le Sagittaire du tout, c’est un groupement d’étoiles… Mes agencements dessinent des territoires à un moment donné. Le jour d’après, ça ne sera plus le même. Vous voyez à quel point il n’y a absolument rien de fixe, c’est simplement une espèce de clarté, qui apparaît, car à un moment donné, si vous reculez un peu, une sorte d’état des lieux apparaît et tout est lié. A l’expo de néons au Frac Picardie,  La conscience claire fait face à la pièce de Beckett. On va dire que Beckett a la conscience claire. J’ai l’impression que tout ce que je fais, c’est soit pour faire des livres, soit pour mettre en rapport des éléments… Je joue. C’est juste par rapport à ce que je pense du monde. A un moment il y a « ça », voilà. Pas plus, pas moins.

ENTRE : Par exemple ?

JMA : En ce moment, deux expos correspondent bien à cette idée. Le Palais de Tokyo et ses onze murs peints, avec le rapport entre les couleurs, les formes, les textes, la façon dont ces textes sont écrits, leur place dans les images. C’est une proposition qui est là-bas. La succession des phrases veut dire quelque chose. Et ensuite au Frac Picardie est présentée une rétrospective intégrale de tous les néons que j’ai faits depuis dix-huit ans, du premier, le crâne qui est écrit avec le mot « rien », une vanité que j’ai réalisée à la Fondation Cartier en 1994, au dernier néon qui s’intitule Sans intérêt.

ENTRE : On passe du Rien au Sans intérêt.

JMA : Il y a toujours la pensée que tout ça ce n’est pas grand-chose. J’aime bien les faire, mais après ça ne m’intéresse pas du tout. C’est juste ici et maintenant.

ENTRE : Vous opérez un détachement.

JMA : Oh, mais c’est plus que ça. Ça n’existe pas. Parfois il faut beaucoup de temps pour concevoir une œuvre. Sans intérêt, j’ai mis cinq ans à le faire. J’avais la phrase mais il a fallu trouver la forme à lui donner et puis comment j’allais le faire… Finalement j’ai réalisé une sorte d’objet, qui pour moi est dérisoire, mais qui transporte beaucoup d’empathie. C’est une petite chose, c’est exactement pareil lorsque l’on voit un petit animal. Sans intérêt, c’est une petite boîte à roulettes noires, effectivement c’est sans intérêt. Le crâne Rien, c’est un caillou, il y a l’idée de vanité absolue, le crâne est formé avec le mot « rien », c’est en néon, c’est rouge, le caillou est parfait, on ne peut pas me coincer là-dessus. Mais je trouve une idée comme ça tous les dix ans. De toute façon, comme j’ai un sentiment très lointain de ce que je fais, ça va. Après il y a tous les autres : La conscience claire, La question du pouvoir est la seule réponse, La pauvreté est une idée neuve en Europe. Il y a des néons qui sont très complexes, d’autres pas. Tous les néons sont là, il y a très peu d’éclairage zénithal, c’est les néons qui s’éclairent entre eux, c’est tout.

ENTRE : Il vous faut parfois cinq ans pour concevoir une œuvre, l’idée vit alors en vous telle une petite pensée obsessionnelle…

JMA : Plutôt une petite pensée têtue. J’y pense de temps en temps, je me demande comment ça pourrait être… Je me dis que je vais le faire comme ça et puis après comme ça. Par exemple, quand je dis « le local a la parole », je me demande quelle forme cela va prendre. Je pourrais l’écrire sur le mur mais ça ne m’intéresse pas, il faut que ça prenne un autre degré. C’est comme le néon. Je peux écrire Rien R-I-E-N, et le nommer ce n’est déjà pas rien. Mais je vais augmenter la chose. C’est une activité très sérieuse et luxueuse, parce que ça a un prix et tout le reste qui va avec… Mais pour moi, c’est dérisoire, on est là comme ça dans nos trucs, on fait un objet, et puis ça va se vend, ou pas.  « Y a pas de quoi », disait Beckett. Il faut juste trouver une forme qui soit belle ou juste.

ENTRE : Cela se fait progressivement, donc…

JMA : Non quelquefois, c’est d’un coup, comme une apparition. Par exemple, je prends le Capital de Marx, j’achète les sept volumes 35 euros, je massicote les dos, j’imprime « 10 euros » sur chaque page, et après je vends les 2 000 pages sur lesquelles il y a marqué « 10 euros ». Donc avec 35 euros, je vais gagner 20 000 euros. C’est vraiment une plus-value absolue, symbolique. Et comme Le Capital de Marx, est un grand livre sur la plus-value… Ça c’est une idée que j’ai eu il y a dix ans, ça m’est apparu d’un coup. Et puis, il y a d’autres idées qui viennent bien plus lentement. Mais je m’en fous de toute façon, je ne suis pas pressé, je ne cours pas après les formes.

Conseils pour « regarder vraiment »… enfin non un conseil, un seul

« Lire le Discours de la Servitude volontaire de La Boétie ! Ça suffit ! (J’ai fait faire la traduction en polonais de ce livre puisque je vais tourner un film là-bas à partir de la lecture de ce texte).

… Peut-être aussi rester une demi-heure debout et regarder ce qui se passe place de la République par exemple, ou ailleurs, sans bouger. »

 

PROPOS RECUEILLIS PAR ANNA SERWANSKA

 

Visuels :

- Jean-Michel Alberola, « La Chambre des Instructions », Palais de Tokyo © André Morin

- Jean-Michel Alberola, Trouver un axe, 2010 © Courtesy Galerie Daniel Templon, Paris. Photo : B.Huet/Tutti

- Vue d’exposition « Jean-Michel Alberola – Trente ans » © Courtesy Galerie Daniel Templon, Paris. Photo : B.Huet/Tutti

- Vue d’exposition « Eclairage en groupe » © photographies fracpicardie - André Morin, 2012

- Jean-Michel Alberola, La sortie est à l’intérieur, 2011 © Courtesy Galerie Daniel Templon, Paris. Photo : B.Huet/Tutti