JACQUES VILLEGLE : "Intellectuellement, la marginalité est quelque chose qui est bien pour réfléchir"

 « Lacérateur anonyme », Jacques Villeglé a constitué un monde composite fait de fragments d’affiches, de collectes typographiques et d’alphabets personnels. Un grand monsieur modeste qui évoque avec une verve mêlée de retenue son rapport au livre et au signe. Des propos à décoder comme un carré magique.  

ENTRE : Quel a été votre premier livre ?

Jacques Villéglé : Le premier livre qui m’a estomaqué du point de vue de la présentation c’est "la Fin du monde filmée par l'ange N.D." de Blaise Cendrars avec des illustrations au pochoir de Fernand Léger.  C’est un livre que j’ai acheté à la librairie de la faculté au prix de vente de 1919 ! Je suis arrivé en tremblant à la caisse en me demandant combien on allait me faire payer.  Le marchand n’a pas prêté attention. C’était un prix dérisoire, ça représentait le prix d’un repas d’étudiant d’alors. Il y avait des images au pochoir et de grands caractères typographiques comme sur les affiches de foire avec les couleurs primaires : bleu, rouge, jaune. Ça m’a emballé. Aujourd’hui, ce livre doit valoir 5 ou 6 000 euros minimum. Ce choix montrait bien mon goût pour le cubisme.

ENTRE : Votre œuvre intègre des références très variées. Est-ce que vos lectures sont ainsi, très ouvertes ?

JV : Je ne sais pas si je suis ouvert. Ce qui est sûr, c’est que je suis beaucoup plus attiré par les essais que par les romans. J’ai grandi dans une ville qui était très résistante. Comme par hasard, la bibliothèque de la municipalité était dirigée par un pétainiste, donc il se conformait à toutes les censures. Je n’avais aucune information sur la peinture d’avant 1895. Je lisais surtout des essais. Celui qui m’a le plus intéressé au départ, c’est Octave Mirbeau. On sait qu’il a connu des péripéties au collège jésuite de Vannes, mais à cette époque-là je n’en entendais pas parler.

ENTRE : Et la poésie ?

JV : Je l’ai connue avec la collection Poètes d’aujourd’hui aux éditions Pierre Seghers. Je suis rentré dedans avec Paul Eluard, Aragon, André Breton et puis un poète que j’aime beaucoup, c’est Tristan Corbière. Il a un côté satirique qui me convient bien. Parmi les poètes, il y a aussi Lautréamont qui est important pour moi. C’est lui qui a pratiqué le collage littéraire. Vous voyez les collages de Max Ernst sont presque une illustration des textes de Lautréamont.

ENTRE : Jarry a joué un grand rôle dans votre parcours…

JV : Oui, Jarry a eu énormément d’importance pour moi. On parlait de censure quand on parlait de Jarry. Et être censuré pendant l’Occupation, c’était un honneur. Il y a surtout Ubu, cette pièce écrite par des collégiens et des lycéens de Rennes que Jarry a fait jouer à Paris, au théâtre, par des acteurs et un metteur en scène de grande notoriété. Ça me soufflait ! Par la suite, on a dit que notre époque sortait du ready-made et de Marcel Duchamp. Mais, en réalité, on a plein d’ancêtres. Pour moi, Ubu est un readymade littéraire et fait partie de ces ancêtres.

ENTRE : Pourquoi ?

JV : C’est le geste. C’est une pièce déséquilibrée qui n’a pas de commencement et pas de fin. Il y a quelque chose d’absurde. C’est changer les habitudes. J’étais dans une ville de Bretagne très bourgeoise et pendant l’Occupation beaucoup de lycées ont été fermés et des lycéens furent même fusillés. On avait une éducation lénifiante et ça m’exaspérait. Aujourd’hui, on vit dans une époque contraire. À cette époque, la violence ne se passait que dans la guerre. Il y avait bien des querelles entre écoles laïques et religieuses, mais c’était comme jouer aux gendarmes et aux voleurs. Ça donnait de l’émotion pendant quelques instants, mais ça se finissait très bien. La violence était dans le monde des militaires.

ENTRE : Vous le collecteur de mots, nourrissez-vous une fascination pour les dictionnaires et les encyclopédies ?

JV : Dans mon collège, on n’avait pas le droit de consulter le dictionnaire sans demander l’autorisation. Mais le premier livre qui m’a montré que mon éducation était totalement en dehors du monde c’était La Peinture contemporaine depuis 1906 qui est paru en 1927. Cela me ramenait dix-sept ans en arrière et cela me paraissait une éternité ! On n’avait pas d’information. Plus tard, j’ai pu faire connaissance avec les peintres contemporains. À l’époque, on ne connaissait de Picasso que le nom.

ENTRE : Vous fréquentiez surtout les poètes ?

JV : Je n’ai jamais connu Aragon et Eluard, mais j’ai rencontré Breton en venant à l’exposition surréaliste à la galerie Maeght de Paris, je lui ai même rendu visite, chez lui, en 1954. Par la suite, j’ai fréquenté les lettristes et François Dufrêne. Breton était très accueillant et parlait de l’histoire de la peinture. On le voyait, par exemple, dans la cave de la galerie René Drouin, place Vendôme.

ENTRE : Mais vous ne voyiez pas les peintres ?

JV : Avec Raymond Hains, nous, n’avons commencé à fréquenter les peintres de notre génération qu’en 1959, lors de la première Biennale de Paris. Cela a été très important pour moi. C’était déjà bien de présenter nos œuvres, nous nous sommes retrouvés au milieu de trois cents peintres de trente-sept pays ! Ça a été la révolte contre nous et ça a été un grand succès. Exactement ce qu’il fallait. À notre arrivée à Paris, nous avons commencé à fréquenter des peintres qui avaient vingt ans de plus que nous. Auparavant, on considérait qu’on n’avait rien à faire avec les peintres de notre génération. Prendre des affiches et les présenter, c’était nier la peinture, c’était la fin de l’art. Je ne crois pas, pourtant, à la fin de l’art. C’est une histoire de mode. Je crois seulement qu’il y a des changements. Un artiste doit faire ce qui n’a jamais été fait auparavant. C’est pour ça que je n’allais pas me mettre à la peinture. J’ai choisi les affiches lacérées et la typographie comme thème marquant.

ENTRE : Il est toujours difficile de créer du nouveau…

JV : Le monde change beaucoup. Aujourd’hui, je suis dans une époque exactement contraire à celle de ma jeunesse. Nous avons un bombardement d’informations. Quand j’étais jeune, il fallait aller chercher l’information. Je me souviens des journaux qui mentionnaient, pendant l'Occupation : « Il est faux que cet événement ait eu lieu », pour détourner la censure tout en faisant passer le message.

ENTRE : Avez-vous un intérêt particulier pour la gravure ?

JV : À l’époque où je faisais des affiches lacérées, j’ai fait très peu d'estampes. Jamais sur du zinc, des sérigraphies et cinq ou six lithographies. J’ai fait de la gravure, mais je ne l’ai pas recherché. Il ne faut jamais dire un non brutal aux gens, sinon on passe pour un asocial. On vit dans une société et il faut savoir être souple !

ENTRE : Votre grande œuvre reste l’alphabet socio-politique…

JV : À partir de 1969, j’ai changé de rythme et j’ai vu que je pouvais créer un alphabet socio-politique. C’est venu, en février, quand le président Nixon était à Paris pour rendre visite au général de Gaulle. La police effaçait tous les « Nixon at home » dans les rues. Et dans le métro j’ai vu un Nixon dont le « N » écrit avec trois flèches de l’ancien parti socialiste, le « I » était la croix de Lorraine, le « X » la croix gammée, le « O » le cercle méditerranéen surchargé de la croix celtique… Donc j’ai vu ça sur un mur. Comme pour les lacérations, c’était une inscription anonyme. Je me suis dit que je pouvais créer un alphabet socio-politique. Il y avait des alphabets diabolique, érotique, secret, patriotique, de toutes les sortes ! J’ai réfléchi aux signes et à la façon dont les lettres pouvaient être caviardées par des signes qui les transformaient. Je m’y suis mis dans les années 1980 après dix ans de réflexion pour arriver à quelque chose de bien. Mais tout de suite, en 1969, j’ai réalisé un graphisme à toute allure pour prendre date. C’est très important dans l’art de prendre date.

ENTRE : Vous voulez toujours aller à contre-courant ?

JV : C’était une attitude après la guerre. La bourgeoisie et les dirigeants ne se préoccupaient pas d’art. À la rigueur cela peut se comprendre quand on est militaire, mais quand on est politique, c’est différent. Après la guerre, on a encensé Picasso, Braque, Matisse. Ça nous intimidait. Ils étaient devenus intouchables. Le Parti communiste avait une grande importance au point de vue culturel. Marcel Duchamp a été intimidé par l’œuvre de Brancusi qu’on ne peut dépasser. Comment faire de plus belles couleurs que Matisse ? Comment avoir l’imagination d’un Picasso ? Donc je me suis mis aux affiches lacérées, je n’étais plus sur le même plan qu’eux. Je me disais que j’étais un artiste qui prenait en considération la phrase d’André Breton selon laquelle un artiste doit vivre à l’ombre de son œuvre. Il fallait aller jusqu’au bout. Je pouvais parler des affiches comme si ce n’était pas moi l’auteur. C’est une liberté énorme ! Quand vous devenez un personnage, vous êtes embêté au possible. Si on prend une attitude modeste, on n’est pas prisonnier de son image.

ENTRE : Comment utilisez-vous vos citations ?

JV : Avec l’alphabet socio-politique, je me suis remis à dessiner. J’ai cherché à utiliser des symboles divers, politiques, religieux, financiers j’ai détourné un texte de Jankélévitch qui s’intitule Le Pur et l’Impur. On peut se dire que l’écriture latine c’est le pur et le graffiti, l’euro, le yen ou le dollar, c’est l’impur. Je détourne les textes et je peux amener des figurines qui rappellent les caviardages : des sirènes, des dragons. Je manie tout ce qui est imbriqué dans notre pensée humaine.

ENTRE : Y a-t-il d’autres écritures que l’écriture latine qui vous intéresse ?

JV : Des écritures inventées, ça a toujours existé. En 2003, j’ai fait un dessin sur l’arbre et j’ai esquissé une généalogie des carrés magiques. Le premier a été inventé il y en a des milliers d’années en Chine. Pour l’alphabet latin, il y a un à Pompéi et puis il y a le carré de Dürer chiffré. À notre époque, il y a Georges Perec qui a fait un carré avec des « O » dans la diagonale. C’est un mélange de sens et de non-sens. "Les surréalistes ont découvert l’écriture automatique, moi c’est en réfléchissant mathématiquement que je peux créer quelque chose", dit-il.

ENTRE : L’ordinateur est-il un outil qui vous bloque ou bien ouvre-t-il de nouveaux champs de création ?

JV : L’ordinateur est très important. Autrefois, il fallait dix-huit mois pour créer un caractère typographique et on avait besoin du soutien d’une grande maison. Maintenant, chacun peut créer le sien. On devait sortir de l’école Estienne. J’ai travaillé dans des ateliers l’architecture parce que je savais que ce que j'avais envie de faire ne me permettrait pas de gagner ma vie. Finalement, je n’ai été exposé que très tard. Ça permet de réfléchir et ça donne un véritable tempérament. Bernard Buffet n'a pas eu ce passage, cela lui a manqué. Intellectuellement, la marginalité est quelque chose qui est bien pour réfléchir.    

 

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PROPOS RECUEILLIS PAR PRISCILLE DE LASSUS ET ANNA SERWANSKA