BIENNALE DE LYON 2015 : Autopsie de la vie moderne

Deux ans après Gunnar B. Kvaran, directeur du musée d’art contemporain Astrup Fearnley à Oslo, c’est à Ralph Rugoff, directeur de la Hayward Gallery à Londres, que Thierry Raspail, directeur artistique de la Biennale de Lyon, a confié les manettes de cette édition placée sous le signe de la  vie moderne. « Moderne » : le terme a une longue histoire et prend de multiples significations selon les époques, ce que Thierry Raspail explique lui-même très bien dans son édito, nul besoin de faire de la paraphrase. En revanche, à une époque où il n’est plus question que de contemporain, cette Biennale 2015 s’interroge sur un étonnant « retour du Moderne ». Voilà le point de départ. 

De cette interrogation, les deux hommes ont conçu une grande exposition qui se décline au macLYON, à la Sucrière et dans la salle 15 du Musée des Confluences. A cela s’ajoutent trois autres expositions qui viennent élargir le propos : Ce fabuleux monde moderne propose dans l’espace du Plateau une plongée dans les collection du macLYON ; Rendez-vous 15 se veut une porte ouverte à la jeune création, faisant se rencontrer dix artistes français et dix artistes internationaux sélectionnés par dix biennales d’art contemporain invitées ; enfin Anish Kapoor chez Le Corbusier, comme son nom l’indique, est invitation faite à l’artiste britannique d’investir un bâtiment iconique de l’architecte franco-suisse : le convent Sainte-Marie de la Tourette (nous n’y reviendrons pas, tant le résultat est décevant). Deux plateformes viennent compléter le programme : Veduta, l’école de l’amateur, qui se structure autour de résidences artistiques dans le territoire de la métropole lyonnaise et de la participation active des habitants de ce territoire ; et Résonance, qui fait vibrer d’échos proches ou lointains la programmation artistique de la région.

Riche programmation, donc, au sein de laquelle, de manière non exhaustive et forcément subjective, nous avons tenté de faire ressortir quelques coups de coeur.

 

Au macLYON

Lucie Stahl

Entrée dans la vie moderne avec les grandes photographies-tableaux de Lucie Stahl, natures mortes contemporaines faites de paquets de chips et de bouteilles de sodas figées dans une résine, images d’un monde qui se ne porte pas très bien…

Lucie Stahl, Coke Life, 2015

 

He Xiangyu

Au milieu de cette grande installation vidéo de He Xiangyu, où 21 adultes et 3 animaux, filmés selon la technique de la photographie à très haute vitesse, sont en train de bailler, c’est la contagion qui règne : d’une vidéo à l’autre, mais aussi des vidéos aux spectateurs. Pas par ennui, pourtant.

He Xiangyu, Turle, Lion, Bear, 2009-2015

 

Massinissa Selmani

Mention spéciale du Jury à la dernière Biennale de Venise, l’artiste algérien, diplômé de l’école supérieure des Beaux-arts de Tours, étonne et saisit par la discrétion, la pudeur, la retenue de son geste artistique, qui contraste avec la grandiloquence des sujets, souvent tragiques, qu’il aborde.

A noter que, dans le cadre de Veduta, Massinissa Selmani est en résidence à la Cité des Etoiles de Givors, au cours de laquelle les habitants exposent chez eux les dessins de l’artiste. Dessins qui composeront également une grande fresque, visible à la prochaine Mostra de Givors.

Massinissa Selmani, T'en fais pas. Et moi, je plante les clous, Création Biennale 2015

Massinissa Selmani, Souvenir du vide, 2011-2015

 

 

Johannes Kahrs

Aux côtés de ses peintures présentant les visages d’anonymes, de célébrités droguées ou d’hommes politiques qui viennent interroger l’imagerie photographique, Johannes Kahrs présente ici pour la première fois une grande séquence photographique sensuelle et tragique.

Johannes Kahrs, Feed my soul, Création Biennale 2015

 

Cyprien Gaillard

Incroyable vidéo sculpturale en 3D où des arbres tourmentés par un vent violent semblent – grâce au jeu du montage vidéo – danser sur des samples des « I was born a loser » / « I was born a winner » d’Alton Ellis. « J’avais en tête de faire un film sur la danse, mais je ne voulais pas que des êtres humains y apparaissent. Je voulais voir le paysage danser, surtout les arbres », déclare Cyprien Gaillard.

Cyprien Gaillard, Nightlife, 2015

 

Lai Chih-Sheng

Pour clore l’exposition au MACLYON, Lai Chih Sheng expose les rebuts de la construction et du montage de cette dernière, proposant au spectateur de l’admirer en se promenant sur une étroite corniche qui fait le tour de la pièce.

Lai Chih-Sheng, Border_Lyon, 2015

 

Au musée des Confluences (salle 15)

Yuan Goang-Ming

Impressionnante installation vidéo de Yuan Goang-Ming, filmée à partir de quatre caméras places en croix et projetée sur quatre écrans encerclant le spectateur dans une succession d’images saisissantes de bâtiments en ruine, de vues aériennes de paysages, et de villes modernes en construction.

Yuang Goang-Ming, Before Memory, 2011

 

A la Halle Girard

Le Palais de Tokyo y propose, sous le commissariat d’Hilde Teerlinck, une exposition hors-les-murs de dix Modules – Fondation Pierre Bergé - Yves Saint-Laurent, parmi lesquels on retiendra notamment les pièces d’Anne-Charlotte Yver, diplômée des Beaux-arts de Paris.

Grandes structures d’acier et de béton mises en tension et qui se déploient dans l’espace, ses sculptures, froides, rigides, mécaniques en apparence, sont aussi directement liés à la question du corps, d’un corps hybride. Après avoir travaillé le cuir dans le cadre d’une résidence avec la Fondation d'entreprise Hermès, l’artiste fait ici intervenir un matériau nouveau pour elle : le latex. Une matière qui devient presque organique et permet de jouer avec sa consistance plus ou moins souple, avec sa translucidité et sa couleur. Elle devient même le support de sérigraphies fantômes qui disparaissent sous l'effet des lumières artificielles puis réapparaissent en négatif.

A noter que l’acte I de cette proposition intitulée Exsangue (dont est ici présenté l’acte II) est actuellement visible à la galerie Marine Veilleux jusqu’au 27 septembre, avant que l’acte III n’y prenne place du 14 octobre au 8 novembre.

De plus, l’artiste s’exprime en détails et mieux que personne sur son travail sur le site www.pointcontemporain.com

Anne-Charlotte Yver, Exsangue - Acte II, 2015 (acier, latex, tiges filetées, béton armé, sérigraphie fantôme sur latex)

 

A l’Institut d’art contemporain de Villeurbanne

Nicolas Garait-Leavenworth

It Won’t Be Long Now est le fruit d’une expérience vécue par Nicolas Garait-Leavenworth, la traversée du Pacifique à bord d’un porte-conteneur le menant de Shanghaï à Los Angeles, puis New York. A l’imposante triple projection vidéo mêlant images personnelles et extraits de films ou de séries télé répond une accumulation de traces de son voyage, cartes maritimes et terrestres, photographies, extraits de journaux, et autres document épinglés au mur.

Nicolas Garait-Leavenworth, It Won't Be Long Now, 2015

 

Daniel Otero Torres

Cela fait un moment que l’on suit l’évolution du travail de Daniel Oterro Torres. Des dessins au crayon sur papier, l’artiste s’est mis à dessiner sur le métal et d’ainsi créer des sculptures « à plat », toujours perturbées elles aussi par un bug dans l’image. L’installation présentée ici met en regard une de ces figures avec une immense photographie en noir et blanc d’une jungle domestiquée et d’une maquette d’un bâtiment toujours en construction.

Daniel Oterro Torres, Homme assis, 2015

Daniel Oterro Torres, Jardin, 2015

 

Lola Gonzàlez

Dans ses vidéos, Lola Gonzàlez met en scène toujours le même groupe d’amis dans des situations ambiguës, dont on ne saisit pas immédiatement les tenants et les aboutissants. Pourtant se dégage de ces portraits de groupe, souvent filmés dans une maison de campagne isolée de l’agitation de notre société, quelque chose de générationnel qui s’incarne à travers les dialogues et les questionnements qui agitent chacun des personnages.

Lola Gonzàlez, Winter is coming, 2014

 

Johann Rivat

On avait déjà remarqué les dessins au crayon de Johann Rivat, représentant des scènes d’émeutes, au stand de la galerie Metropolis à Drawing Now. On découvre ici ses grandes (et magnifiques) toiles aux couleurs incroyables.

Johann Rivat, Free Fist, 2015

Johann Rivat, Sunspots, 2014

 

Au Plateau

Paulo Nimer Pjota

Ce jeune artiste brésilien doit être un des chouchous de Thierry Raspail, puisqu’il était invité il y a deux ans à habiller la façade de la Sucrière (est exposé ici le dessin préparatoire à cette grande fresque), et il participait à l’exposition Imagine Brazil l’été dernier au macLYON. Ça tombe bien, parce que nous aussi on apprécie tout particulièrement ses grandes toiles, inspirées de la peinture murale et du graffiti, composées d’éléments hétéroclites, images d’un monde moderne fragmenté, au sein desquelles il s’agit de reconstituer un cheminement.

Paulo Nimer Pjota, Relations and hypotheses, dialogues from a set of factors, 2013 (photo : Blaise Adilon)